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Les Belles Lettres

Genre : essai, brûlot

Infos : 2015 – 207 p. – 17 € – ISBN : 978-2-251-44529-8

 

 

RESUME :

L'autodafé symbolique a commencé. La nuit tombe sur l'esprit. Une fournaise barbare s’élève dans le pâle horizon de la culture. Le papier brûle. Les livres brûlent. Nos livres. Nos bibliothèques, emportées par la Vague numérique. Sur leurs ruines, on construit des « troisièmes lieux », des «hyperlieux», des «learning centers», des «bibliothèques 2.0». On ne jure que par la «dématérialisation». Tout doit être immolé d’urgence à l’Écran Total ; et tant pis si la civilisation de l’imprimé s’effondre, tant pis si les lecteurs sont consumés par la flamme innovante. Le Progrès n’est pas nostalgique. On oubliera. On peut tout oublier. Qui regrettera le passé ? Il n’y a plus de «temples du savoir», mais des biblioparcs où l’homme moderne assouvit son besoin de distractions ; il n’y a plus de «gardiens du Livre», mais des techniciens enragés, fossoyeurs de leur propre héritage.

 

 

MON AVIS :

Je suis une lectrice. Depuis toujours. J'aime être entourée de livres, il y en a absolument partout chez moi. J'ai même fini par devenir bibliothécaire, c'est dire. Je suis de ces fétichistes clamant que leur odeur préférée est celle du vieux papier et que rien ne les enchante plus que de jeter un coup d’œil à leur collection pour y trouver, par un hasard qui se veut toujours délicieusement heureux, l'exact ouvrage dont ils avaient justement envie ou besoin à cet instant précis. Je possède également une liseuse, depuis quelques années maintenant. Et j'utilise celle-ci de plus en plus souvent. Non parce que j'envisage d'abandonner le papier, au contraire, mais bien car cet appareil informatique m'a ouvert tout un champ de possibilités auquel je n'avais pas accès avant et qui complète mon horizon de lectrice d'une manière que je trouve très intéressante et satisfaisante.

 

Pourquoi ce portrait me direz-vous ? Comme vous l'aurez peut-être deviné, le Crépuscule des bibliothèques dont je vais vous parler ici évoque justement les livres numériques et, par extension, tout le monde informatique qui se trouve derrière ceux-ci. Si je ne considère plus les e-books comme une menace pour leurs frères de papier (je pense en toute sincérité qu'ils constituent une forme complémentaire aux grands formats et aux poches facilitant la consommation/consultation de livres), j'aime lire des réflexions au sujet de ce tournant dans l'histoire du monde des supports littéraire (entre autres), ne serait-ce que parce que j'ai beau être connectée, je n'en reste pas moins critique de ce monde en ligne que je fréquente assidûment. Cependant, les propos de Virgile Stark dans ce brûlot ne m'ont pas du tout interpellée. En tout cas pas dans le bon sens du terme…

 

L'auteur annonce rapidement la couleur et nous déroule dans son pamphlet toute une série d'« arguments » contre le livre numérique en particulier et l'hyper-connectivité en général. Ce livre numérique n'est pas du tout pratique, si vos ouvrages sont trop lourds, vous n'avez qu'à en avoir moins, oui le numérique permet aux personnes à la vision faible d'accéder à plus d'oeuvres mais il ne fait que ça, le numérique amène la paresse, les jeunes qui veulent rester près de leur ordinateur jettent leurs déchets n'importe où, les bac+5 écrivent moins bien que les ouvriers des années 20, les bibliothèques possèdent de moins en moins de documents physiques et de plus en plus de données immatérielles, celui qui veut avoir l'air cool et dans l'air du temps se fait le défenseur du tout numérique, etc. Arrêtons là l'énumération, je pense que vous en avez saisi le ton général de ce Crépuscule des bibliothèques.

 

Et là, j'avoue que je ne sais que dire. Au départ, j'ai cru à une sorte de blague, à une introduction à prendre au second degré, existant uniquement pour attirer l'attention d'un lecteur qui rencontrerait ensuite les vrais arguments de l'auteur. En continuant ma lecture, j'ai été affligée par l'assemblage étonnant d'idées toutes faites et d'amalgames d'un auteur semblant avoir décidé d'incarner à lui seul tous les clichés possibles et imaginables associés à l'anti-numérique de base. Enfin, je n'ai plus fait que voir dans les propos de Stark une peur d'un monde à venir différent de celui dans lequel il regrette peut-être de ne pas avoir vécu plus longtemps.

 

Mais, avant tout, ce qui ressort de ce pamphlet rempli d'un mépris effrayant pour à peu près tout (et tous) ce(ux) qui incarne(nt) une manière de voir différente de celle de Virgile Stark, c'est une idée du métier de bibliothécaire que je ne comprends pas, peut-être parce que je ne la partage absolument pas. « Dans mon fort intérieur, j'imaginais en tremblant ce que deviendrait ce petit havre de lecture après son départ, entre les mains d'une jeune et fringante adepte du web collaboratif et du e-learning… » (p. 205). J'ai 32 ans. Je ne sais pas si on peut encore me qualifier de jeune. Mais je suis donc blogueuse (moins ces temps-ci mais je ne renie pour autant pas les quasiment sept années d'écriture en ce lieu), ce qui pourrait me faire rentrer dans la case de l'adepte du web collaboratif. Je suis différents cours sur des plateformes universitaires en ligne, donc le e-learning m'a déjà convaincue. Je ne suis pas sur Facebook mais je suis présente sur quelques réseaux sociaux et y passe du temps. Je possède ordinateur, tablette et liseuse. J'organise des formations numériques pour adultes, adolescents et enfants et je crois à l'intérêt de ce qu'on peut trouver sur le net, à l'accès à l'information pour tous mais aussi à l'éducation à l'utilisation de cette information « infinie ». Et la bibliothèque que j’œuvre à construire tous les jours en allant travailler me fait beaucoup plus rêver que cet archétype que l'auteur semble regretter ici. Dans «ma» bibliothèque se croisent ordinateurs et documentaires papiers, espace numérique et poufs ou fauteuils confortables invitant à la lecture, formations informatiques et clubs de lecture, Danielle Steel et Virginia Woolf, Bernard Werber et Philip K. Dick, Albin Michel, Gallimard et Grasset et Le Tripode, L'arbre Vengeur ou Verdier. Et le livre de monsieur Stark, également. Avec, en guise de marque-page, une publicité pour Lirtuel, site de prêts de livres numériques gratuits pour les lecteurs des bibliothèques de Wallonie. C'est horrible, n'est-ce pas ?

 

Pour conclure et pour ceux qui n'ont pas eu le courage de lire le reste de ce billet, je pourrais comparer l'impression ressentie à la lecture de ce Crépuscule des bibliothèques à celle laissée par la vision de cette vidéo expliquant en quoi le format de poche pouvait bien constituer une évolution horrible et non souhaitable du livre :

http://www.dailymotion.com/video/xyehy8

 

 

Denoël, coll. Denoël & d'ailleurs

Genre : essai, autobiographie aussi un peu

Infos : 2015 (2006) – V. O. : Insecure at Last, Losing It in Our Security-Obsessed World – Trad. : Héloïse Esquié – 301 p. – 14€50 – ISBN : 978-2-207-25961-0

 

 

RESUME :

Après le succès mondial de sa pièce de théâtre Les Monologues du vagin, Eve Ensler a publié aux États-Unis ce récit à la dimension politique mêlant son expérience personnelle et sa rencontre, au fil de voyages successifs, avec des femmes du monde entier : de jeunes Afghanes, des rescapées de l’ouragan Katrina, des victimes de viols en Bosnie, ou encore l’activiste pacifiste américaine Cindy Sheehan. Interpellée par l’obsession sécuritaire de nos sociétés contemporaines post-11 septembre, Eve Ensler évoque avec elles ce sentiment partagé d’insécurité et de vulnérabilité dans un environnement dangereux et menaçant pour les unes, ou au contraire ultra-vigilant et protégé pour les autres. Le principe de précaution est-il appliqué à outrance en Occident, au mépris de notre humanité et de notre ouverture sur le monde? Tour à tour éclairante, provocatrice et visionnaire, cette enquête nous force à nous demander ce que signifie vivre libre et épanoui(e) aujourd’hui et si, de la capacité de notre société à nous protéger, dépend nécessairement notre bien-être.

 

 

 

MON AVIS :

Il est des livres qui trouvent leur route jusqu'à nous sans qu'on ne sache pourquoi. Eve Ensler, je la connaissais de loin mais sans les sorties de Denoël de juin, je pense que je serais passée à côté de cette auteur, de cette journaliste, de cette dramaturge, de cette féministe. Et je n'aurais pas lu cet essai-ci qui, encore plus que Les Monologues du Vagin, a trouvé un écho incroyable en moi, parlant d'une chose à laquelle j'avais besoin de réfléchir sans savoir vers quoi aller : le règne de la terreur amené par les médias et les politiciens. Je pensais savoir quelle était ma position par rapport à cette problématique. En lisant Enfin insécurisée, j'ai réalisé que je n'avais jamais vraiment approfondi un sentiment général ressenti à propos de ce sujet et qu'il y avait bien plus derrière tout ça que ce que je pouvais deviner à mon échelle.

 

Je n'ai pas du tout le même parcours qu'Eve Ensler. Petite, elle a été battue par son père et peu défendue par sa mère. Adulte, elle s'est confrontée à divers extrêmes, se plongeant à corps perdu dans le sexe, la drogue et l'alcool. Puis elle s'est ouverte au monde et l'a parcouru pour devenir nos yeux, que nous fermions pourtant et continuons encore à fermer. Pour ma part, j'ai eu une enfance heureuse et sans histoire, je n'ai manqué de rien, je n'ai jamais ressenti un tant soit peu d'insécurité, je n'ai pas été persécutée à l'école. Dès lors, je n'ai pas pu réfléchir aux même choses que l'auteur, qui a eu besoin de tester les limites de cette sécurité dont on nous rabâche les oreilles, encore plus depuis septembre 2001 ou janvier 2015.

 

Mais de quoi nous parle Eve Ensler ? Elle nous parle d'elle, tout d'abord. Ce qui pourra sembler inopportun, voire chauvin ou suffisant. Mais ce qui s'avère nécessaire pour comprendre le cheminement de sa pensée, pour réaliser quel lien il peut y avoir entre l’Afghanistan, des prisons de femmes aux USA, Ciudad Juárez, les rescapés du tsunami de 2004, un spectacle sur la vie d'Eve Ensler, l'ouragan Katrina et 9/11.

 

« Ou, pour le dire dans les termes les plus atroces : tous les deux à quatre ans, la violence contre les femmes cause une montagne de cadavres équivalente à l'holocauste juif. » (p. 26)

 

Mais ce livre parle avant tout de femmes. De diverses souffrances, de cas particuliers qui laissent deviner l'horreur générale. Certaines des choses dites semblent tellement impensables que le premier réflexe est de les croire exagérées. Puis on vérifie et on se rend compte qu'Eve Ensler n'a fait que répéter les nombres « officiels ». L'énormité de tout cela effraye, la culpabilité arrive mais elle est vite remplacée par le besoin de prendre conscience de ces faits expliqués par une auteur ne souhaitant pas nous pointer du doigt mais simplement nous ouvrir les yeux, nous responsabiliser et remettre nos vies entre nos propres mains.

 

« La terreur a été utilisée comme outil pour les forcer à l'obéissance. » (p. 109)

 

C'est là que ce livre m'a étonnée. Il a réussi deux choses incroyables : me faire voir le monde tel qu'il est sans me forcer à ouvrir les yeux comme dirait l'autre mais en créant chez moi le besoin de savoir. Et m'aider à entrevoir la route pour me libérer d'une chose qui me pesait sans que je n'arrive à comprendre ce que c'était : la peur de ne plus être en sécurité. Quand on réfléchit, ce qu'on accepte de la vie, de l'Etat, des autres juste pour ressentir cette sécurité qui nous est essentielle est juste effrayant. Que ce soit à un niveau personnel ou bien en considérant toutes les atrocités que l'on laisse se produire ailleurs pour que chez nous tout aille bien, pour qu'on puisse rentrer dans notre petite maison douillette remplie d'objets qui nous rassurent. C'est facile à dire, assise là devant mon écran d'ordinateur, sans réel problème à l'horizon. Mais c'est ça la beauté de Enfin insécurisée : on ressent le besoin de savoir sans être étouffé par la culpabilité de ne rien avoir fait.

 

« Ce n'est pas par hasard que vous ressentez ce que vous ressentez. Ce n'est pas personnel. Le fait que vous vous sentiez laids et impuissants, insignifiants et vulnérables est planifié. Le fait que vous ayez le sentiment que quelqu'un ou quelque chose va arriver pour vous réparer et vous sauvez est planifié. Abandonnez vos illusions de sécurité ! Personne ne va venir pour enlever la mort, le vieillissement ou la maladie. Il n'y a pas de solution. Il n'y a pas de raison de réparer tout cela. Personne n'est plus intelligent, meilleur ou plus responsable. Vous êtes déjà suffisants. Suffisants. Chacun d'entre vous jusqu'au dernier. Suffisant. Suffisant. » (pp. 254-255)

 

Certes, Eve Ensler utilise quelques raccourcis faciles et n'offre qu'une vision personnelle et forcément biaisée d'une problématique qui la dépasse, qui nous dépasse tous. Mais elle plante surtout ici quelques belles graines de réflexions qui pousseront en chacun de ses lecteurs. Ce livre est arrivé à un moment où j'avais besoin de le lire et il m'a bouleversée, il m'a travaillée et, bizarrement, il m'a rassurée en m'apprenant à ne plus avoir besoin de l'être. Je ne sais pas s'il aura le même effet chez les autres mais je ne peux m'empêcher d'avoir envie de vous le conseiller très chaudement, en espérant réussir à le mettre dans le plus de mains possibles…

 

Autre livre de l'auteur sur ce blog:

Les Monologues du Vagin

 

 

Denoël & d'ailleurs

Genre : essais, impressions, divers textes autour du vagin, de la sexualité, de la féminité et du féminisme.

Infos : 2015 (1998) – V. O. : The Vagina Monologues – Trad. : Lili Sztajn – 107 p. – 12€50 – ISBN : 978-2-207-12370-6

 

 

RESUME :

J’ai décidé de faire parler des femmes, de les faire parler de leur vagin, de faire des interviews de vagins…, et c’est devenu ces Monologues… Au début, ces femmes étaient un peu timides, elles avaient du mal à parler. Mais une fois lancées, on ne pouvait plus les arrêter. Les femmes adorent parler de leur vagin.

Depuis sa parution aux États-Unis en 1998, Les Monologues du vagin a déclenché un véritable phénomène culturel : rarement pièce de théâtre aura été jouée tant de fois, en tant de lieux différents, devant des publics si divers… Mais que sont donc ces Monologues dans lesquels toutes les femmes se reconnaissent? Il s’agit ni plus ni moins de la célébration touchante et drôle du dernier des tabous : celui de la sexualité féminine. Malicieux et impertinent, tendre et subtil, le chef-d’œuvre d’Eve Ensler donne la parole aux femmes, à leurs fantasmes et craintes les plus intimes. Qui lit ce texte ne regarde plus le corps d’une femme de la même manière. Qui lit ce texte ne pense plus au sexe de la même manière.

 

 

MON AVIS :

Un jour ou l'autre, forcément, il fallait que je lise ce livre. Je ne savais pas exactement comment il se présenterait, ne le connaissant (ainsi que le spectacle de base) que par réputation, mais je savais que j'allais l'aimer. Non, pas l'« aimer », ce n'est pas vraiment le terme adéquat, mais plutôt adhérer totalement à sa démarche, à son message. Comme de fait…

 

Les Monologues du vagin est une sorte d'assemblage de témoignages, de réflexions, de faits, d'articles et d'impressions tournant autour de la question de la femme en général et du vagin en particulier. Dès l'avant-propos de Gloria Steinem, le ton est donné : il faut nommer les choses, il faut les identifier, les reconnaître, les célébrer ou les dénoncer, il faut tout faire sauf rougir ou se taire. Ainsi, la « préfacière » nous rappelle que seules les femmes possèdent un organe entièrement et uniquement dédié à leur propre plaisir, le clitoris, dont les terminaisons nerveuses vont jusqu'au plus profond de chacune de nous. Au lieu d'être célébrée, la chose est ignorée, tue, voire présentée comme honteuse. D'ailleurs, plus loin dans le livre, on apprendra ce qui a pu arrivé à cet organe du plaisir à diverses époques, encore à la notre. Pourquoi ? Il n'y a pas de réponses à cette interrogation malheureusement.

 

Après cet avant-propos, les « interventions » sur le mode humoristique, dramatique ou scientifique se suivront et permettront à chacune de trouver au moins un point de résonance à un moment ou à un autre et à chacun de réfléchir à des questions ne venant peut-être pas à l'esprit d'une personne non dotée d'un vagin. Comme je le disais donc, on célèbre et on dénonce. Mais, surtout, on parle, sans restrictions, sans honte. Et c'est ça le plus important.

 

Le livre est court, et c'est dommage, on le termine avec une envie de plus, mais surtout la satisfaction de voir quelqu'un oser tout et rien et l'envie de suivre cette lancée. Et bien sûr le besoin de continuer à nommer un chat un chat, ou plutôt une chatte une chatte et donc un vagin un vagin. Que dire de plus si ce n'est que Les Monologues du vagin est salutaire et devrait pouvoir être mis entre les mains de tous, femmes comme hommes, pour sa capacité à faire réfléchir comme à faire rire, à dénoncer comme à aider à comprendre. Indispensable donc.

 

PS: Pour compléter ce billet, aller plus loin ou simplement voir un très bon documentaire sur un sujet que l'on pourrait raccroché à celui des Monologues, A quoi rêvent les jeunes filles? par Ovidie.

 

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