Archives par catégories : Les livres classiques

 

Gallimard, coll. La Pléiade / José Corti

Genre : drame romantique / collection d'impressions / collection d'essais

Infos : in Œuvres complètes tome I, 1989 – 1447 p. – 70 € – ISBN : 978-2070111626

 

 

Après le deuxième tome des œuvres complètes de Gracq, il me fallait me frotter au premier. J'avais déjà la plupart des livres qui le composent, à part les trois dont je vous parlerai aujourd'hui.

 

 

Un beau ténébreux

 

Un homme passe l'été au bord de la mer en compagnie d'oisifs fortunés. Les amitiés se font, se défont, les intrigues amoureuses s'épanouissent mais quelque chose vient troubler le bonheur facile de ces vacances ensoleillées : un homme mystérieux, un beau ténébreux…

 

Julien Gracq nous offre ici une histoire tranquille dérivant vers un drame psychologique digne des romantiques du siècle précédant son écrit. Un beau ténébreux ressemble à un exercice de style tentant de recréer écriture et atmosphère d'un courant littéraire mort et enterré. Un exercice de style réussi car l'auteur arrive à s'emparer de l'esprit de ceux à qui il rend hommage et flirte entre désespoir et gothique avec le mal-être des grands du XIXe

 

J'avoue avoir trouvé l'histoire banale au début mais un je ne sais quoi l'habite qui lui donne une puissance étrange l'éloignant petit à petit du ridicule vers lequel aurait facilement pu verser ce roman sans le talent de son auteur. Ce n'est pas pour autant une œuvre majeure, mais c'est un hommage tout sauf honteux.

 

 

Liberté grande

 

Difficile de résumer ou de parler de ce petit recueil d'impressions qui se suivent sans se ressembler, si ce n'est dans une forme de nostalgie habitant certains d'entre eux. Je l'ai parcouru sans déplaisir mais j'avoue n'avoir rien retenu des nombreuses anecdotes qui le parcourent, j'aurais donc bien du mal à en parler, si ce n'est en disant qu'on y retrouve à plusieurs reprise l'amour et la fascination que l'auteur semble éprouver pour Venise.

 

 

 

 

 

 

Préférences

 

Préférences est aussi une collection d'écrits courts de Julien Gracq, mais ceux-ci ne sont plus quelques observations de voyageur mais bien des réflexions sur la littérature. Je les ai de ce fait trouvés beaucoup plus fascinants, en particulier le très intéressant Pourquoi la littérature respire mal. L'auteur y parle d'une chose qui m'a perturbée quand je donnais cours de français et que je me suis mise à comparer le caractère chaotique du XXe siècle et les courants littéraires ordonnés des siècles le précédant. Voici quelques morceaux choisis qui m'ont particulièrement parlé :

 

« Il est arrivé en effet à notre pays, et ceci depuis plus d'un siècle, une infortune singulière : à partir de 1830 ou 1840, il semble à tout moment incapable de dire quelle littérature il a. [...] Pendant des siècles, et jusqu'à 1840 à peu près, les grands écrivains de chaque époque, et presque tous, ont été reconnus sur-le-champ. Au tableau de sa littérature que chaque époque nous a légué, nous avons apporté des retouches ; nous n'y avons pas introduit de bouleversements. Les repères étaient solides, et quand une époque, comme il convient, s'insurgeait contre la littérature qui l'avait précédée, à tout le moins elle ne se trompait pas d'adversaire. » (p. 857)

 

« Les lecteurs lisent avec plaisir à la fois les ouvrages critiques de M. Blanchot, qui annoncent l'Apocalypse, et les romans de Mme Sagan, qui ne la manifestent pas, et, chose curieuse, ces lecteurs ce sont bien plus souvent qu'on croit les mêmes. Et il se trouve maintenant que dans cette aptitude remarquable du lecteur cultivé à lire, on dirait, dans deux registres à la fois, nous découvrons une seconde raison de l'impossibilité de trier notre littérature sur le vif : c'est que depuis plus d'un siècle maintenant la France n'a plus une littérature mais deux – presque étrangères l'une à l'autre – tout comme elle a de manière encore plus évidente deux peintures en même temps. » (p. 860)

 

« Lorsque ces deux chemins parallèles semblent un moment se couper, comme ce fut le cas curieux d'Albert Camus, on dirait qu'on voit un instant s'ouvrir la perspective de la fin d'un schisme – schisme qui partage en deux non le public, mais plutôt le goût de chaque lecteur individuel. C'est lui qui nous oblige, si nous réfléchissons bien, à passer constamment pour nos lectures, comme font les musiciens, d'une clé à une clé différente : nous en prenons conscience d'une façon brutale si par exemple nous nous posons, à propos de la littérature contemporaine, des questions comme celle-ci, tout à fait insolubles : qu'est-ce qui vaut le plus (je prends les noms un peu au hasard) : Sartre ou Jouhandeau ? Céline ou Chardonne ? Montherant ou Beckett ? Butor ou Mauriac ? » (p. 861)

 

 

Autres livres de l'auteur sur ce blog:

Autour des Sept Collines

Carnets du Grand Chemin

La Forme d'une Ville

La littérature à l'estomac

La Presqu'île

Le roi pêcheur

Lettrines

Lettrines 2

Les Eaux Etroites

 

 

Gallimard, Folio

Genre : témoignage, drame

Infos : 1964 – 124 p. – 5€ – ISBN : 978-2-07-036137-3

Pourquoi ce livre ? Parce qu'il était dans le bac des nouveautés et que j'avais le nom de Simone de Beauvoir en tête depuis quelque temps.

 

 

RESUME :

«La journée du mardi se passa bien. La nuit, maman fit des cauchemars. "On me met dans une boîte", disait-elle à ma sœur. "Je suis là, mais je suis dans la boîte. Je suis moi, et ce n'est plus moi. Des hommes emportent la boîte !" Elle se débattait : "Ne les laisse pas m'emporter !" Longtemps Poupette a gardé la main posée sur son front : "Je te promets. Ils ne te mettront pas dans la boîte." Elle a réclamé un supplément d'Équanil. Sauvée enfin de ses visions, maman l'a interrogée : "Mais qu'est-ce que ça veut dire, cette boîte, ces hommes ? – Ce sont des souvenirs de ton opération ; des infirmiers t'emportent sur un brancard." Maman s'est endormie.»

 

 

MON AVIS :

Il y a des lectures qui nous poussent à nous demander si nous ne sommes pas un peu masochistes tellement elles nous font souffrir et nous plairaient presque pour cela. J'ai parcouru Une mort très douce une boule dans la gorge et les larmes aux yeux. Et pourtant, cette lecture m'a fait du bien d'une certaine manière…

 

Simone de Beauvoir nous raconte ici une mort, celle de sa mère, qui se sera déroulée non sur quelques jours mais sur plusieurs mois. C'est l'histoire d'une déchéance physique, d'une lente fin, du deuil que l'on commence à faire quand l'inéluctable commence à se faire deviner. C'est également le récit de la manière dont notre société occidentale prend en charge la souffrance, la fin d'une vie…

 

J'aurais pu dire que si ce livre m'a touchée, c'est parce que la lente mort de la mère de Simone de Beauvoir a douloureusement fait écho à la maladie de plus en plus invalidante dont souffre ma grand-mère. Et c'est très certainement en grande partie pour cela qu'il risque de ne pas me quitter de sitôt. Cependant, il y a plus dans Une mort très douce qu'un simple témoignage de fin de vie. C'est un livre qui parle de dignité, de souffrance, d'acharnement thérapeutique et même, indirectement, d'euthanasie. Autant de sujets importants qui sont encore terriblement d'actualité tels que racontés par l'auteur.

 

Il y a tout d'abord la manière dont elle parle de la transformation de sa mère en corps meurtri de souffrance. Sa description de la chose pourrait sembler froide, voire indifférente de prime abord. Elle n'est que terriblement juste…

« Sa nudité ne me gênait plus, ce n’était plus ma mère, mais un pauvre corps supplicié. » (p. 64)

 

Puis se pose la question des idéaux de chacun. On a tous réfléchi à un moment ou à un autre à ce qui serait notre limite d'acceptation devant la mort. A la dignité, à l'acharnement, à l'euthanasie. Qu'est-ce qui est acceptable, qu'est-ce qui dépasse les limites de notre éthique. Cependant, les belles théories volent en éclat quand on est confronté non à notre propre finitude mais à celle d'êtres proches. Comment décider pour autrui, jusqu'où pourra-t-on les défendre, que se sent-on en droit de faire ? On devient tous faibles et impuissants face à la douleur de l'autre…

« Souvent, quand les malades souffraient un long martyre, je m’étais indignée de l’inertie de leurs proches: “Moi, je le tuerais.” A la première épreuve, j’avais flanché: j’avais renié ma propre morale, vaincue par la morale sociale. “Non, m’avait dit Sartre, vous avez été vaincue par la technique: et c’était fatal.” » (p. 68)

 

Mais ce livre va au-delà de la question personnelle et Simone de Beauvoir interroge discrètement mais douloureusement le rôle des docteurs, de l'acharnement thérapeutique et de la manière dont on rendra la mort « plus douce »…

« Mais que dira-t-on à maman quand le mal reprendra, ailleurs. – Ne vous inquiétez pas. On trouvera. On trouve toujours. Et le malade vous croit toujours. » (p. 54)

 

Dans ces 124 pages se trouvent donc une somme incroyables de sentiments bruts et de réflexions nettes. Une mort très douce pourra parler à ceux qui ont besoin de témoignages de ce tabou qu'est la mort d'un être aimé alors que dans de nombreux livres, celle-ci se déroule en deux-trois lignes vite expédiées, tout comme à ceux qui souhaitent réfléchir aux traitements « humains » réservés aux personnes en fin de vie. Un petit livre d'une force incroyable donc…

 

 

Musée des Lettres et Manuscrits / France Loisirs

Genre : poésie

Infos : 2013 – 1 livret (60 pages) et trois carnets en accordéon – 35€ – ISBN : 978-2-298-07601-1

Pourquoi ce livre ? Parce qu'on me l'a offert et que Verlaine est un de mes poètes préférés.

 

 

RESUME :

On s'émeut du génie et de la précocité du jeune Rimbaud et de ses amours tumultueuses avec Verlaine admiré pour ses Fêtes galantes . Ce que l'on sait moins, c'est qu'il a produit des poèmes forts et magnifiques durant sa captivité dans les prisons belges de 1873 à 1874, d'abord à Bruxelles, puis à Mons. Profondément seul et désemparé, le poète donnera des vers inoubliables, venus du tréfonds de sa souffrance et de son âme mélancolique et libre. Aujourd'hui nous vous proposons ces 32 poèmes en proses sous coffret, rassemblés, reproduits dans leur intégralité et accompagnés de trois superbes livres d'artiste, des Leporello , ou livres frises en forme d'accordéon. Ils sont nés de la main et de l'inspiration de l'artiste Marianne Montchougny.

 

 

MON AVIS :

J'avais 14 ans, je venais juste de (réellement) découvrir la poésie avec Les Fleurs du Mal de Baudelaire et je commençais tout doucement à fréquenter la salle d'art et essais de mon cinéma quand j'ai vu Total Eclipse (Rimbaud/Verlaine). Je ne sais plus si j'avais déjà lu les artistes maudits mis en scène dans ce film mais ils sont devenus mes poètes préférés (avec Apollinaire et Baudelaire) par après. Pourtant, ça fait quelques années que je n'avais plus fréquenté l'un ou l'autre. Pour tout dire, ça fait quelques années que j'ai un peu délaissé la poésie, ne lisant plus que deux ou trois recueils par ans. C'est dommage et Cellulairement/Kaléidoscope (ainsi que la personne qui me l'a offert) vient m'aider à recoller avec cet auteur et ce genre.

 

 

Parlons d'abord du texte de Verlaine. Après avoir tiré et blessé Rimbaud, Paul Verlaine a passé deux ans en prison en Belgique. Pendant ces deux ans, il a trouvé un moyen de continuer à écrire (moyen qu'il explique dans Mes prisons, dont nous retrouvons des extraits ici). Le poète voulait publier ces textes carcéraux dans un recueil nommé Cellulairement mais celui-ci ne fut pas accepté par des éditeurs et certains d'entre eux furent ajoutés à d'autres publications. Ils peuvent être retrouvés dans Kaléidoscope. Je m'attendais à trouver quelque chose dans le ton du superbe De Profundis mais c'est une autre démarche que l'on trouve ici. L'univers carcéral est évoqué, certes, mais rarement directement et l'auteur se barricade dans les métaphores pour faire exploser sa tristesse, son mal-être. Les mots sont beaux, encore, toujours, le ton est mélancolique, encore, toujours, mais un petit quelque chose ressort d'amer, forcément.

 

 

Ce n'est cependant pas tout ce qu'on retrouve dans ce coffret. En plus du cahier reprenant ces poèmes, des extraits de Mes prisons et une préface explicative, nous retrouvons trois carnets en accordéon reprenant trois poèmes, Kaléidoscope, Autoportrait cubiste et Réversibilités, qui ont été illustrés par Marianne Montchougny, artiste que je découvrais ici mais qui a une certaine notoriété si j'en crois le préfacier. Les peintures de cette artiste sont parfois sombres, parfois violentes mais collent parfaitement aux poèmes emprisonnés dans une mélancolie et une amertume marquée.

 

 

Poèmes et peintures sont rassemblés en un objet littéraire plutôt unique et très beau, même si je trouve dommage que le recueil Cellulairement n'ait pas été aussi soigné que les trois carnets l'accompagnant. En effet, celui-ci est simplement relié par agrafes, comme un bête petit syllabus beaucoup trop sobre, ce qui semble indigne du reste du coffret. En ce qui concerne le contenu, les poèmes de Verlaine sont parfois touchants, parfois déstabilisants, ce qui peut également être dit des illustrations de Marianne Montchougny. Le tout forme un ensemble atypique comme on voudrait en voir plus souvent (mais à des prix peut-être plus accessibles).

 

 

NB : Les illustrations de ce billet proviennent du site de Belgique Loisirs et de celui de Marianne Montchougny.

 

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