Denoël & d'ailleurs

Genre : essais, impressions, divers textes autour du vagin, de la sexualité, de la féminité et du féminisme.

Infos : 2015 (1998) – V. O. : The Vagina Monologues – Trad. : Lili Sztajn – 107 p. – 12€50 – ISBN : 978-2-207-12370-6

 

 

RESUME :

J’ai décidé de faire parler des femmes, de les faire parler de leur vagin, de faire des interviews de vagins…, et c’est devenu ces Monologues… Au début, ces femmes étaient un peu timides, elles avaient du mal à parler. Mais une fois lancées, on ne pouvait plus les arrêter. Les femmes adorent parler de leur vagin.

Depuis sa parution aux États-Unis en 1998, Les Monologues du vagin a déclenché un véritable phénomène culturel : rarement pièce de théâtre aura été jouée tant de fois, en tant de lieux différents, devant des publics si divers… Mais que sont donc ces Monologues dans lesquels toutes les femmes se reconnaissent? Il s’agit ni plus ni moins de la célébration touchante et drôle du dernier des tabous : celui de la sexualité féminine. Malicieux et impertinent, tendre et subtil, le chef-d’œuvre d’Eve Ensler donne la parole aux femmes, à leurs fantasmes et craintes les plus intimes. Qui lit ce texte ne regarde plus le corps d’une femme de la même manière. Qui lit ce texte ne pense plus au sexe de la même manière.

 

 

MON AVIS :

Un jour ou l'autre, forcément, il fallait que je lise ce livre. Je ne savais pas exactement comment il se présenterait, ne le connaissant (ainsi que le spectacle de base) que par réputation, mais je savais que j'allais l'aimer. Non, pas l'« aimer », ce n'est pas vraiment le terme adéquat, mais plutôt adhérer totalement à sa démarche, à son message. Comme de fait…

 

Les Monologues du vagin est une sorte d'assemblage de témoignages, de réflexions, de faits, d'articles et d'impressions tournant autour de la question de la femme en général et du vagin en particulier. Dès l'avant-propos de Gloria Steinem, le ton est donné : il faut nommer les choses, il faut les identifier, les reconnaître, les célébrer ou les dénoncer, il faut tout faire sauf rougir ou se taire. Ainsi, la « préfacière » nous rappelle que seules les femmes possèdent un organe entièrement et uniquement dédié à leur propre plaisir, le clitoris, dont les terminaisons nerveuses vont jusqu'au plus profond de chacune de nous. Au lieu d'être célébrée, la chose est ignorée, tue, voire présentée comme honteuse. D'ailleurs, plus loin dans le livre, on apprendra ce qui a pu arrivé à cet organe du plaisir à diverses époques, encore à la notre. Pourquoi ? Il n'y a pas de réponses à cette interrogation malheureusement.

 

Après cet avant-propos, les « interventions » sur le mode humoristique, dramatique ou scientifique se suivront et permettront à chacune de trouver au moins un point de résonance à un moment ou à un autre et à chacun de réfléchir à des questions ne venant peut-être pas à l'esprit d'une personne non dotée d'un vagin. Comme je le disais donc, on célèbre et on dénonce. Mais, surtout, on parle, sans restrictions, sans honte. Et c'est ça le plus important.

 

Le livre est court, et c'est dommage, on le termine avec une envie de plus, mais surtout la satisfaction de voir quelqu'un oser tout et rien et l'envie de suivre cette lancée. Et bien sûr le besoin de continuer à nommer un chat un chat, ou plutôt une chatte une chatte et donc un vagin un vagin. Que dire de plus si ce n'est que Les Monologues du vagin est salutaire et devrait pouvoir être mis entre les mains de tous, femmes comme hommes, pour sa capacité à faire réfléchir comme à faire rire, à dénoncer comme à aider à comprendre. Indispensable donc.

 

PS: Pour compléter ce billet, aller plus loin ou simplement voir un très bon documentaire sur un sujet que l'on pourrait raccroché à celui des Monologues, A quoi rêvent les jeunes filles? par Ovidie.

 

 

(source de l'image)

 

La vie est un éternel recommencement comme disait l'autre. Il y a quelques années, quand les blogs étaient encore à la mode, on voyait fleurir dans les revues spécialisées comme dans la presse généraliste des articles sur les internautes ayant décidé de partager leurs impressions de lecture via ces étranges interfaces interactives. Chaque fois, les mêmes noms, les mêmes réflexions, les mêmes conclusions revenaient. Paresse journalistique ? C'est en tout cas ce que je pense aujourd'hui de la nouvelle vague de billets divers sur le « phénomène » des booktubers, ayant remplacé les blogueurs dans les préoccupations des rédacteurs de presse.

 

Il y a un an et demi, je me suis réellement mise à regarder/écouter divers vlogs (terme qui a une signification différente depuis, notez comme les choses changent vite) de lecture et de cinéma. J'étais circonspecte au début mais je suis vite devenue accro à Youtube. Pourtant, rares sont les vlogueurs qui, au final, me donnent des envies de livres ou de films, tout simplement parce que peu ont les mêmes goûts que moi. Mais j'aime me tenir au courant des divers « phénomènes de mode » pour savoir quoi acheter pour la bibliothèque pour laquelle je travaille et, il faut bien l'avouer, c'est beaucoup plus facile – et même rapide – à faire via Youtube que par les blogs. Dès lors, je commence à devenir vraiment familière avec la booktubosphère, aussi bien francophone qu'anglophone (ma préférée restant l'italienne mais bon, c'est un autre débat). Et quand je vois, à nouveau, encore et toujours les mêmes noms revenir dans les articles des journalistes, ça me saoûle. Parce qu'il suffirait à ces journalistes d'avoir un peu de jugeote pour dépasser la question du nombre d'abonnés et découvrir, derrière la multitude de vidéos sur le mode « en un plan ou avec quelques coupures en guise de montage devant ma bibli à parler de mes achats récents (book haul), de mes défis et challenges (week-end à mille et Cie), de mes tags (le dernier en date est assez cruel, il demande entre autres de citer les Youtubeurs que l'on ne supporte pas), de mes dernières lectures de la semaine ou du mois (wrap up ou update), de mes rencontres avec ma « communauté » (meet-up) ou du dernier colis livresque que je viens de recevoir (unboxing) ou d'échanger (swap), voire, si j'ai du succès, en me filmant aussi dans ma vie de tous les jours (vlog) » (que je ne méprise pas, j'opterais exactement pour la même formule (à part le choix des livres) si je me prêtais à l'exercice – non, ce ne sera jamais le cas -, c'est juste qu'un peu de diversité fait du bien aussi), les booktubers qui essaient de trouver une formule plus personnelle et élaborée pour parler de livres.

 

C'est à ces booktubers quasiment jamais cités mais qui ont réussi à faire de la booktubosphère autre chose qu'un lieu où l'on parle de YA (Young Adult) / NA (New Adult – comprendre du YA avec du sexe en gros) / érotique / livres à succès de type thriller/romance/drame que j'ai eu envie de consacrer ce billet. J'espère ainsi vous prouver qu'il existe autre chose que cette caricature du lecteur actuel que les journalistes veulent bien montrer à travers les vidéos qu'ils mettent en avant et qui, il faut bien le reconnaître, se ressemblent un peu toutes. Je n'apprécie pas forcément tout ce que font ces booktubers présentés ici, ils n'ont pas pour la plupart les mêmes goûts que moi mais j'admire chez tous cette volonté de donner un ton personnel et original à leurs vidéos et/ou de promouvoir une littérature différente qui a, elle aussi, sa place sur la booktubosphère.

 

Sans plus attendre et sans ordre précis, voici donc dix booktubers que je voudrais vous faire découvrir (pourquoi dix ? Parce que)…

 

Tara Lennart pour Bookalicious

Si la présentation des vidéos de Tara Lennart est assez classique (on retrouve le face caméra, les livres en arrière-plan et le tout-en-un-plan-ou-presque), cette booktubeuse a l'assurance d'une professionnelle et des goûts plus qu'intéressants (selon mes critères personnels).

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Le Rouquin Bouquine

J'avoue qu'au départ, je n'ai pas accroché aux vidéos de ce booktuber mais les livres dont il parlait m'intéressaient, j'ai donc continué à le regarder et je trouve qu'il s'est amélioré avec le temps, ses dernières chroniques m'ont beaucoup plu (mais quand même, Mad Max EST féministe…).

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Entre mes… couvertures

Cette booktubeuse s'amusera à vous parler de ses lectures ou à vous expliquer quelques figures de style avec humour et bonne humeur (et un double assez taquin).

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Des livres et vous

Cette professeur présente des livres jeunesse par thématiques, ce qui devrait plaire à ses collègues ou aux bibliothécaires qui, comme moi, cherchent à construire des bouts de collection sur certains sujets leur tenant à cœur.

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Cédrik Armen

Ce jeune homme a des goûts diamétralement opposés aux miens mais sa touche (et plus) de folie me fascine. Ses vidéos ne ressemblent à rien de ce que j'ai pu voir ailleurs et j'admire son sens de l'auto-dérision.

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Geek librairie

Le titre de cette chaîne devrait vous avoir fait comprendre qu'ici, on parlera plutôt JDR, Lovecraft et autres SFFFeries qui, ma foi, font du bien à entendre dans un univers littéraire qui semble les avoir oubliées en cours de route…

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Ginger Force

Il n'est pas uniquement question de livres ici mais surtout d'adaptations. Ginger vous présentera des livres ainsi que les films qui en ont été tirés en donnant son avis sur les deux. Avec en prime quelques vidéos féministes qui ne sont pas pour me déplaire…

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MrHugues56

Cette chaîne totalement différente de toutes les autres est en fait celle de la librairie Charybde de Paris, qui organise de nombreuses rencontres avec des auteurs et éditeurs plus « discrets » et qui, parfois, s'improvisent en libraires d'un soir et vous présentent des livres qui les ont marqués. C'est plus une chaîne de podcasts qu'autre chose mais ceux-ci sont de qualité, il aurait été dommage de ne pas en parler.

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Et une mention toute spéciale pour les choix de lecture ET pour l'énorme travail de mise en scène de ces deux chaînes :

 

Miss Book

Cette lectrice assez déjantée vous fera découvrir des titres intéressants tout en vous tirant quelques sourires en même temps. La chaîne est toute jeune, je ne peux pas en dire vraiment plus pour l'instant. Affaire à suivre…

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La Brigade du livre

En 2020, une brigade spéciale s'occupe du cas d'auteurs ne respectant pas la loi et se penche sur différentes problématiques livresques ou s'en prend à ceux qui bafouent la Littérature. Si ça a du mal à décoller parfois, c'est incroyablement original et enthousiasmant. A noter la présence de François Theurel, aka Le Fossoyeur de film. Petite aparté à ceux qui ont vu Southland Tales : lorsqu'il est stressé, Kilke, le personnage principal, fait un geste des mains (doigts qui se tapotent) qui me fait diablement penser à celui que ne peut s'empêcher de faire Dwayne Johnson dans le film de Richard Kelly. Comme en plus sa tenue principale ressemble à celle de The Rock dans ledit film, je me demande si c'est fait exprès…

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Voilà, j'espère que ces 10 chaînes vont vous permettre de voir autrement la booktubosphère (et de ne plus prêter ainsi attention à la caricature du booktuber que la presse s'amuse à nous montrer). N'hésitez pas à partager vos bonnes adresses en commentaires.

 

PS: Pour compléter cela, un article pertinent sur Booktube et les bibliothécaires.

 

 

Bragelonne, coll. Milady Fantasy

Genre : fantasy

Infos : 2009 (2008) – V. O. : The Painted Man – Trad. : Laurent Queyssi – 657 p. – 9 € – ISBN : 978-2-8112-0625-3

 

 

RESUME :

Il y a parfois de très bonnes raisons d’avoir peur du noir…

Dans le monde du jeune Arlen, dès que le soleil se couche, les démons sortent de terre et dévorent les êtres vivants. Le seul espoir de survie : s’abriter derrière des runes magiques qui repoussent ces monstres et prier pour qu’elles tiennent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Seule une poignée de Messagers bravent la nuit au péril de leur vie pour relier les hameaux dont les habitants ne s’éloignent jamais.

Mais lorsqu’une terrible tragédie le frappe, le jeune Arlen décide qu’il ne veut plus vivre dans la peur : il quitte sa ferme et part sur les routes en quête d’un moyen de se battre contre les démons et de les vaincre.

 

 

MON AVIS :

Il y a des livres qui s'annoncent plus que bien. Les premières pages enthousiasment, font frissonner l'imagination et emballent le cœur. On se croit sur le point de découvrir un indispensable personnel. Puis arrive un petit grain de sable dans le rouage. On essaie de l'oublier, on continue à se fondre dans le récit. Mais à force, sur le chemin, ces grains de sable s'accumulent et forment tout à coup un caillou bien désagréable se glissant dans notre soulier. Impossible de l'ignorer cette fois…

 

L'homme-rune a l'étoffe d'un récit pouvant prétendre à une place de classique du genre. Des personnages élaborés, une mythologie intéressante, de l'angoisse à souhait et une histoire difficile à lâcher. J'avais acheté ce livre il y a quelques années suite aux éloges lues à gauche à droite à son sujet et je peux comprendre celles-ci. Cependant, je suis, de manière générale, lassée de la fantasy et il m'en aurait fallu beaucoup pour passer outre ce sentiment qui n'a fait que se renforcer ces dernières années devant le systématisme de certaines formules scénaristiques utilisées par les auteurs de ce genre.

 

Que nous raconte le premier tome du Cycle des démons ? Nous nous retrouvons dans un monde de type médiéval ou presque (oh surprise) dans lequel les gens sont prisonniers de leur village, de leurs maisons même la nuit. Pourquoi ? Parce que dès que le soleil se couche, différents types de démons apparemment impossibles à tuer sortent de la terre pour venir dévorer les humains et les animaux. La seule chose qui peut garder ces monstres atteignant parfois plusieurs mètres de hauteur à distance sont des runes magiques. Cependant, la connaissance de ces runes protectrices a été très fortement érodée par plusieurs siècles « scientifiques » pendant lesquels ces démons avaient disparus et les savoirs liés à la lutte contre ceux-ci assimilés à des croyances ridicules. Lors de leur retour, il a fallu tout réapprendre et mesurer l'ampleur de la perte de ce savoir pourtant ancestral…

 

Dans ce monde, trois personnages nous intéresseront. Trois enfants amenés à avoir un grand destin. Le premier est Arlen, jeune garçon de 10 ans rêvant de dépasser la limite imposée par la course du soleil et de découvrir les grandes villes « libérées » comme le font les messagers. Un drame familial le poussera à quitter la sécurité de sa ferme pour réaliser ses rêves. Ou ses cauchemars… La deuxième est une adolescente pré-pubère promise à un garçon peu délicat qui ruinera sa réputation et lui montrera, indirectement, un chemin de vie lui correspondant mieux. Le dernier est un tout petit de trois ans dont les parents seront tués par des démons et qui sera éduqué par le lâche ayant conduit sa mère à la mort. Tous trois trouveront une manière de lutter contre le fléau qui s'abat sur leur monde. Mais que sont quelques hommes face à des monstres sanguinaires ?

 

Je ne sais pas si ce résumé vous fait envie. Moi, il m'a convaincue de me lancer dans une histoire qui m'a fascinée et qui, venue après un mois d'insatisfactions livresques, est devenue importante à mes yeux les quelques jours que j'ai passés en sa compagnie. C'est peut-être pour ça que je me suis vite emballée. Trop vite. Parce que j'ai eu beau trouver le récit bien mené et passionnant, il m'a laissé un goût amer en bouche et, maintenant que je l'ai terminé, je ne suis plus si sûre de l'avoir autant aimé que ça.

 

Pourquoi ? A cause d'un travers habituel de son genre, la fantasy, qui n'agacera qu'une partie de son lectorat, l'autre ne se rendant certainement pas compte de celui-ci. Lequel ? La place de la femme dans ces mondes inventés. Eh si, nous allons encore une fois parler de la chose. Parce que c'est important de réaliser à quel point certaines habitudes injustifiées et rageantes sont ancrées dans les objets littéraires que l'on fréquente. A noter que cette place de la femme n'est pas la seule chose posant problème dans ces récits qui ont également souvent (j'ai dit souvent, pas toujours) du mal avec l'homosexualité ou encore les personnages de couleur. Mais le sexisme inhérent à ce genre est très certainement son défaut le plus récurrent et le plus pénible à mes yeux. De lectrice assidue d'heroic fantasy, je suis passé à amatrice occasionnelle pour finir par éviter la chose la plupart du temps, à quelques exceptions près. Je le regrette parce que j'adore rêver grâce à des contrées et des mœurs lointaines, L'Homme-rune m'ayant d'ailleurs rappelé le plaisir intense que je pouvais éprouver en parcourant ce type d'histoires. Mais trois éléments me sont devenus insupportables dans ces récits, trois éléments que j'ai retrouvés ici malheureusement.

 

Le premier frappe différents genres sans distinction : l'éternel triangle amoureux que l'on devine au début et qui se confirme dans la dernière partie. Est-ce que les auteurs se lasseront enfin un jour d'avoir recours à celui-ci ? Se rendent-ils compte que l'utilisation récurrente de cet élément l'a rendu inefficace et même insupportable ? Ou alors, suis-je la seule à être hérissée à chaque hésitation amoureuse ? Même chez Bolaño, je n'ai pas réussi à supporter ce ressort scénaristique. Je ne peux plus le voir en peinture, c'est bien simple. A se demander d'ailleurs si la fantasy peut se passer de la maintenant rituelle histoire d'amour, somme toute le plus souvent inutile face à un récit épique qui fait déjà rêver en lui-même. Mais comme ce prétexte amoureux est souvent la seule raison d'amener un personnage féminin principal dans le tas, je ne m'en plaindrai pas outre mesure (ou si, devrais-je, justement)…

 

Le deuxième est d'une constance irritante dans la fantasy : le rôle de la femme dans les sociétés inventées (et j'insiste sur le mot « inventées ») par les auteurs. Le prétexte médiéval de ces sociétés qui baignent dans le mysticisme et dans le rapport marqué à la terre et aux animaux n'empêche pas lesdits auteurs de rajouter ça et là noms de pays inexistants, conflits imaginaires, créatures fantastiques et/ou surnaturel de manière générale (autrement, ce ne serait pas de la fantasy après tout). Leur imagination est grande et les fruits de celle-ci nous permettent de rêver en lisant les livres qu'elle a fait naître. Et pourtant, tous ces auteurs se raccrochent à une « vérité historique » que l'on ne peut absolument pas transformer, voyons, ce serait une hérésie qui nous ferait sortir du genre (pour aller où alors?) ! De quoi est-ce que je parle ? De la société patriarcale, souvent religieuse, qui est la norme dans ces histoires. Oh, nous avons parfois, souvent même maintenant, un personnage féminin, deux, trois maximum qui sont libres, dégagés des contraintes que tous les autres (TOUS les autres) subissent. Mais ça n'empêche pas que chaque autre femme est, en général, une nourricière/femme de ménage/outre à sperme. Point barre. Ici, nous avons un (seul) village dans lequel le chef est une femme sans enfant (et c'est ce qui, au départ, m'a fait espérer quelque chose différent sous la plume de Peter V. Brett) mais c'est tout, hein, il ne faut pas exagérer. Même si l'auteur est prompt à lancer quelques remarques féministes appréciables, ça ne l'a pas empêché de construire une société basée sur l'importance de la maternité (une femme n'est réellement reconnue que quand elle est Mère), sur le combat mené par les hommes qui ramènent en plus la pitance à la maison (dans ce monde où il faut se battre, le héros réalise avec étonnement que, oui, quelques femmes pourraient bien l'aider vers la fin du livre) et sur la religion qui vénère la virginité des femmes et ne leur permet pas de vivre libres quand les hommes sont éternellement salués pour leurs exploits sexuels. Quoi, ça vous rappelle quelque chose ? Mais non voyons, nous sommes pourtant dans un autre monde. Ou non… Après tout, c'est le meilleur modèle qui soit, pourquoi s'en priver ? A noter qu'ici, la ville des (futurs) méchants (bizarrement auxquels on a attribué toutes les caractéristiques musulmanes…) oblige même les femmes à se voiler, à ne pas sortir des murailles qui sont leur prison et à vénérer leur mari qui a droit de vie et de morts sur elles. Que du connu donc, pourquoi s'amuser à nous dépayser et à imaginer un monde meilleur, ce serait dommage…

 

Ce deuxième élément amène inévitablement le troisième, d'une récurrence effrayante, je nomme le viol. Ce fameux viol devenu un événement tellement indispensable au genre que, en considérant tous les livres de fantasy que j'ai lus, je peux compter sur les doigts d'une main ceux écrits ces vingt dernières années et ne présentant pas une seule femme se faisant ou s'étant fait remettre à sa place sexuellement par un homme (ne parlons même pas du viol pratiqué sur les hommes, il est quasi inexistant dans le genre). C'est encore pire que dans les films d'horreur, les auteurs se sentent obligés de passer par cette case, parfois complètement gratuitement dans le récit, comme c'est le cas ici, deux fois en plus. Qu'on ne me parle pas du besoin de rappeler que, dans ces mondes violents, le traumatisme peut venir d'autre part que des bêtes/monstres. Ces viols sont juste une manière simple de remettre à sa place un personnage féminin qui a trop de pouvoir ou de donner comme motivation à un héros d'aider une femme violentée en lui redonnant confiance aux hommes /en la sauvant de sa misère / en se montrant moins sauvage que ceux qui l'ont molestée / insérez toute autre explication aussi peu convaincante que vous voulez ici. Des trois choses m'ayant agacée dans ce livre, celle-ci a été celle de trop. Elle m'a définitivement fait perdre toute confiance en la capacité de Peter V. Brett d'écrire un roman différent et, ayant vu qu'un des personnages principaux du deuxième tome, la seule autre fille à venir gonfler le groupe des « héros », aura elle aussi été une victime de viols, récurrents cette fois, je n'ai même plus envie de le lire. A plus forte raison que l'auteur semble avoir utilisé d'autres ressorts scénaristiques tout aussi paresseux et lassants (les méchants très méchants qui se font passer pour ce qu'ils ne sont pas à la place du héros par exemple).

 

Voilà comment un livre qui était prêt à rejoindre mon panthéon personnel de SFFF tellement je le trouvais intéressant est tombé de son piédestal pour ne plus y remonter. Et ça me fait mal parce que je voulais y croire, L'Homme-rune m'ayant donc rappelé le plaisir que je pouvais éprouver à lire de la fantasy. Mais je ne peux plus supporter les éléments dénoncés ci-dessus. J'attends encore l’Élu qui changera la face de la littérature de ce genre en pondant une histoire haletante, enthousiasmante, originale et qui, en même temps, montrera aux lecteurs à quel point un monde égalitariste et dans lequel les femmes ne se font pas systématiquement violer peut être jouissif. Pour tous. Parce qu'il n'y a pas que des garçons hétérosexuels blancs qui lisent de l'heroic fantasy après tout.