Philippe Rey

Genre : thriller, drame, quelqu'un sait quel est l'équivalent français de « coming of age story » ?

Infos : 2014 (2013) – V. O. : After Her – Trad. : Françoise Adelstain – 319 p. – 20 € – ISBN : 978-2-84876-414-6

Pourquoi ce livre ? Parce qu'une de mes bibliothécaires m'a donné envie de le lire au dernier club de lecture.

 

 

RESUME :

Été 1979, Californie du Nord. Rachel, treize ans, et sa sœur Patty, onze ans, se préparent à passer leurs vacances à vagabonder dans la montagne comme d’habitude. Échappant à la surveillance d’une mère aimante mais neurasthénique depuis son divorce, et d’un père amoureux de toutes les femmes, le flamboyant inspecteur de police Torricelli, elles se cachent dans les arrière-cours pour regarder la télé par la fenêtre des voisins, inventent blagues et jeux à n’en plus finir, rêvant de l’inattendu qui pimenterait leur existence.

Et l’inattendu arrive. Cauchemardesque, une succession de meurtres de jeunes femmes, tuées dans la montagne selon un même mode opératoire : la chasse à l’Étrangleur du crépuscule commence, menée par l’inspecteur Torricelli.

 

 

MON AVIS :

Il y a des gens qui savent vous donner envie de lire un livre juste en quelques mots bien choisis ou grâce au détail qui séduit d'emblée. Rien que d'entendre parler de sœurs s'amusant à regarder la télé à travers les fenêtres des voisins en imaginant ce qui pouvait bien se dire et d'écouter le premier paragraphe de ce roman a fait naître le besoin de le découvrir de suite. Et parfois, il suffit juste de ça pour savoir. Savoir qu'on est sur le point de tomber sous le charme d'une histoire, d'une écriture, d'un auteur.

 

Rachel et Patty, 13 et 11 ans respectivement, sont en train de profiter de leurs grandes vacances en cet été de 1979 quand un tueur en série se met à semer la panique dans leur ville et à accaparer l'attention de leur père, inspecteur de son état. Rachel estime qu'elle peut aider ce dernier à mettre la main sur celui qui terrorise tout le monde sauf ces deux jeunes adolescentes insouciantes, presque inconscientes. Mais comment faire face à un monstre quand on est si jeune ?

 

J'ai une énorme tendresse pour ces histoires typiquement américaines d'étés perdus entre enfance et adolescence, un genre en soi pourrait-on dire, qu'on retrouve beaucoup chez Stephen King (Ça, Cœurs perdus en Atlantide ou encore la nouvelle Le Corps) ou dans le cinéma hollywoodien (Mud, Labor Day, etc.). Souvent, ces récits me semblent hors du temps, parlant d'une époque révolue pendant laquelle les enfants pouvaient circuler librement sans être sous la constante surveillance d'un adulte. Pourtant, il est amusant de voir la manière dont cette liberté est la plupart du temps confrontée à la cruauté, au danger dans ces récits qu'on dit de « coming of age » (de passage à l'âge adulte? Quel est le bon terme ?). Dans L'homme de la montagne, Joyce Maynard marie magnifiquement cette liberté et le sentiment de terreur qui va s'insinuer sournoisement dans celle-ci pour la ternir petit à petit.

 

J'ai dévoré cette histoire, non parce que je l'ai trouvée haletante mais parce qu'elle m'a fascinée. Je n'avais encore jamais lu Joyce Maynard et je le regrette, elle crée des ambiances efficaces. Cette fois-ci, ce n'est pas forcément la beauté de l'écriture qui me séduit chez l'écrivain découvert mais plutôt cette capacité à me faire ressentir, à me faire vivre entièrement une époque, une aventure, une terreur, une douleur. L'homme de la montagne est un livre à la fois ordinaire (la trame est vue et revue) et unique (il arrive à se détacher de sa banalité de manière parfaite).

 

On sait qu'on a rencontré un auteur marquant quand on a envie de faire lire le livre découvert à plein de monde autour de soi. Je vois plusieurs personnes qui pourraient être autant séduites que moi par ce roman et j'espère qu'elles passeront par ici et seront tentées. De mon côté, je ne peux que vous recommander cette histoire tendre et effrayante qui m'a emportée avant ma naissance sur plusieurs centaines de pages. Voilà un livre de la rentrée littéraire dont on parle moins me semble-t-il et qui mériterait pourtant beaucoup plus d'attention que ceux se révélant être à la mode pour l'instant…

 

 

PS : S'il vous plaît, ne lisez pas le troisième paragraphe de la quatrième de couverture de ce livre, elle gâche une bonne partie du plaisir. Je l'ai d'ailleurs retirée du résumé ci-dessus.

 

 

Verdier, coll. Slovo

Genre : nouvelles, fantastique

Infos : 2012 (1999) – Trad. : Luba Jurgenson – 187 p. – 16 € – ISBN : 978-2-86432-620-5

Pourquoi ce livre ? Parce Cuné m'a donné envie.

 

 

RESUME :

Les doigts délicats d’un pianiste virtuose fuguent et découvrent une ville rude et froide.
Un joueur d’échecs voit tout à coup sa vie se jouer sur l’échiquier.
Un bâtisseur de ponts converse avec un crapaud tout droit venu du Styx.
Et le fils d’un fantôme médical – mannequin servant aux futurs médecins à s’entraîner –, mille fois accouché, s’échappe de son bain d’alcool et revient hanter l’étudiant qui l’a fait naître. Double difforme du narrateur et de l’auteur, mort-vivant chez les vivants-morts, il travaille comme gardien des lieux et remplit des formulaires : « Dans la rubrique Origines sociales, j’écrivais toujours Fantôme, et dans Occupation temporaire, je notais d’une écriture soigneusement calligraphiée : Humain. »

Ces récits brefs et étincelants, écrits pour la plupart au début des années vingt, sont marqués par la noirceur de la guerre et d’un temps dont Krzyzanowski a mesuré, avant tout autre, l’absurdité et la violence faite aux hommes comme aux mots.

 

 

 

 

MON AVIS :

Tomber sur une plume impressionnante n'est pas une chose qui m'arrive souvent. Au point que j'en viendrais presque parfois à me demander si certains lecteurs découvrant un auteur marquant ne se taisent pas à son sujet afin de le garder juste pour eux, en espérant être l'un des rares connaisseurs d'un « génie négligé ». C'est que Sigismund Krzyzanowski est un oublié de son temps, un laissé-pour-compte de l'histoire de la littérature qu'on commence à réellement découvrir mais dont on parle malheureusement trop peu.

 

Fantôme est un recueil de nouvelles fantastiques que j'ai envie de qualifier d'intemporelles. Si ce n'est que la guerre intervient parfois dans l'ombre, dans quelque litote douloureuse. Ce détail mis à part, on pourrait avoir du mal à dater les récits réunis ici. On y croisera un pianiste adroit dont une main s'échappe lors d'un concerto (La Fugue), une partie d'échec se confondant peu à peu avec la réalité du joueur (Le joueur pris au jeu), une étrange créature fantomatique dans un hôpital universitaire (Le fantôme) ou encore un poète nous amenant à réfléchir sur l'écriture (La rime et la raison). De nombreux thèmes universels qui parleront à n'importe qui.

 

Car c'est ça qui m'a le plus surprise. Fantôme semblerait presque entouré de prime abord d'une aura obscure alors que les histoires de Sigismund Krzyzanowski coulent de source et se laissent dévorer sans faim. Elles m'ont en tout cas donné l'impression de tomber sur un trésor qui ne devrait pas rester caché. Difficile d'expliquer plus en détail ce qui m'a plu ici, d'autant plus que, quand j'y pense, je n'ai pas trouvé une nouvelle exceptionnelle par rapport au reste tout autant plaisant, envoûtant mais pas non plus renversant. Cependant, je suis sortie de ce livre avec un sentiment incongru de sérénité, une certaine mélancolie aussi, loin d'être désagréable et, surtout, l'envie de mettre tout de suite la main sur d'autres écrits de Sigismund Krzyzanowski. Heureusement, Le thème étranger est justement arrivé aujourd'hui par prêt inter là où je travaille. Malheureusement, il était le seul (oui, le seul) autre texte de l'auteur à être disponible dans une bibliothèque du Hainaut (vous avez bien lu, il n'y a en tout et pour tout que deux livre de cet auteur dans ma province). Il me faudra donc les acheter, ce qui va m'empêcher de me jeter sur tout la bibliographie de Krzyzanowski d'un coup. En même temps, c'est bientôt Noël, non ?

 

Fantôme est donc un recueil d'une finesse et d'une écriture incroyables, qui ravissent autant les yeux que l'imagination. Il est surtout à lire pour découvrir l'auteur derrière les nouvelles. Pour conclure, je citerai Catherine Perrel : « Joyaux noirs à l'absurde tranchant, ces récits étincelants sans fin reviendront vous hanter. » (p. 12)

 

 

Gallimard, coll. Bibliothèques de la Pléiade

Genres : guerre, pérégrinations, réflexions, auto-fiction

Infos : 1995 – 1756 p. – 70 € – ISBN : 2-07-011287-x

Pourquoi ce livre ? Parce que j'ai énormément de mal à trouver des livres de Gracq et que ma bibliothèque les a juste sous forme d'intégrale. Forcément, quand on a ce genre de recueil en main, on se sent un peu obligé de tout lire. Et je devais rendre l'exemplaire mercredi. Donc voilà. (bon, surtout parce que j'apprécie énormément l'auteur)(aussi)

 

 

MON AVIS :

J'aurais pu faire un billet par livre lu dans ce deuxième tome des œuvres complètes de Julien Gracq (comme les possesseurs des deux Pléiade à 70 € pièce doivent râler maintenant qu'un inédit vient de sortir…). Cependant, comme j'ai lu huit des neuf livres (et aucune des préfaces) proposés ici, on en avait pour plus d'une semaine ; et vous, et moi, on aurait frôlé l'overdose à force. Donc voici un « billet groupé » qui tentera au mieux de parler brièvement des divers composants (hors préfaces et entretiens) de ce massif tome.

 

Un balcon en forêt

« La guerre ? se disait-il en secouant les épaules d'un geste hargneux – et qui sait même s'il y a une guerre ? S'il y en avait une, on le saurait. » (p. 25)

Voilà en quelques mots comment résumer l'étrange histoire de (non-)guerre qu'est Un balcon en forêt. Ce petit roman à la langue d'une beauté à tomber à la renverse à chaque phrase emporte le lecteur dans un non-lieu, dans un non-temps, dans l'attente d'une guerre qui se profile à l'horizon sans jamais réellement éclater. Parfois dérangeant, parfois hypnotique, bizarre mais envoutant.

 

Lettrines

Collection de réflexions plic-ploc sur des villes, des livres, des comportements, ce qui passe par la tête de Julien Gracq. Ce livre-ci ne m'a pas trop plu, certains passages étant trop ancrés dans leur époque (1967) pour me parler, d'autres m'ayant rendu la personnalité derrière l'écrivain parfois plutôt antipathique. Encore une fois se pose la question de savoir si ce genre d'écrits serait publié sans le nom de la célébrité littéraire derrière pour les faire acheter…

 

Lettrines 2

Encore une collection de réflexions aussi aléatoires mais, cette fois, elles m'ont beaucoup pus parlé que celles du précédent tome. Exemple :

« La promesse d’immortalité faite à l’homme, dans la très faible mesure où il m’est possible d’y ajouter foi, tient moins, en ce qui me concerne, à la croyance qu’il ne retournera pas tout entier à la terre qu’à la persuasion instinctive où je suis qu’il n’en est jamais tout à fait sorti. » (p. 293)

 

La presqu'île

Ensemble de trois nouvelles d'errance et de chemins trouvés, exprimant l'amour de la géographie de l'auteur. Autant j'attendais de rentrer à nouveau dans le volet « fiction », autant je n'ai pas réussi à prendre plaisir à me perdre dans celle-ci, dont la poésie m'a moins parlé que celle d'Un balcon en forêt.

 

Les Eaux étroites

A mi-chemin entre les récits de La presqu'île et les réflexions des Lettrines, ce très court monologue se laisse lire mais s'oublie assez vite après. C'est dommage car il est plutôt agréable.

 

En lisant en écrivant

Comme je possède ce livre-là, je le lirai plus tard.

 

La Forme d'une ville

Souvenir de l'auteur – ou de son alter-ego narrateur – de Nantes. C'est beau à lire mais je n'ai pas réussi à visualiser ce qui aurait tout de suite pu parler à quelqu'un connaissant la ville, le tout m'a semblé irréel. Je le relirai sûrement si un jour je me rends à Nantes…

 

Autour des sept collines

J'ai adoré lire ces petits morceaux d'Italie, notamment de Venise et de Rome, même si l'auteur ne semble pas toujours enchanté par ce pays. Dès qu'on connaît ou rêve des endroits dont il parle, les récits géographiques de Julien Gracq sont tout de suite plus fascinants.

 

Carnets du grand chemin

Certainement mon texte préféré avec Lettrines 2 dans ce tome. On y retrouve des réflexions cette fois ordonnées selon diverses thématiques qui plairont en fonction des affinités que l'on éprouve avec la vision des choses de Gracq. Il m'a plus parlé ici que dans de précédentes œuvres. Pour exemple, un extrait choisi qui m'a beaucoup plu :

« Un calcul, même très approximatif, du nombre d’heures dont nous avons disposé au cours de notre vie pour la lecture, nous prouve que nous avons en réalité lu sensiblement moins de livres que nous ne le croyons. Nous n’avons pas eu le temps matériel de lire tous les livres que nous pensons avoir lus.

Mais les livres que nous avons lus sont bien loin d’être les seuls éléments de notre culture livresque. Comptent aussi, parfois presque autant, ceux dont nous avons entendu parler, d’une manière qui nous a fait dresser l’oreille (l’oreille interne), ceux dont un passage cité ailleurs isolément a éveillé en nous des échos précis, ou dont la mitoyenneté avec des ouvrages déjà connus de nous a permis au moins l’étiquetage. Ceux dont nous ne connaissons guère que le titre et le sens général, mais qui, dessinés en creux par les frontières des livres connexes, figurent pourtant, dans notre répertoire livresque, comme références utilisables.

Cette culture accrue par enjambements, par recoupements et par contamination, est peut-être la vraie culture livresque. Le livre est contagieux. La masse des livres déjà connus confère une demi-réalité maniable aux livres non lus encore qu’elle cerne et fait pressentir. Ainsi, à partir d’un certain acquis, la culture livresque, alors que la lecture ne suit qu’une progression arithmétique, peut se développer de manière presque exponentielle par une méthode qui n’est pas sans analogie avec la solution d’un puzzle, et que les polyglottes expérimentent tous pratiquement pour l’acquisition de nouvelles langues. Pour s’enrichir pleinement par la lecture, il ne suffit pas de lire, il faut savoir s’introduire dans la société des livres, qui nous font alors profiter de toutes leurs relations, et nous présentent à elles de proche en proche à l’infini. Une preuve a contrario en est fournie par l’autodidacte de La Nausée. » (p. 1087)


 

Pour ceux qui ont envie de lire un peu plus d'extraits du livre, j'en ai compilé quelques-uns ici.


 

Tout ça pour dire que, même quand l'auteur ne m'a pas convaincue dans sa démarche, il a réussi à me parler par son écriture. Je ne sais pas encore à quel point j'aime Julien Gracq mais une chose est sûre : je souhaite lire tout ce qu'il a pu écrire pour creuser la question.

 

Autre livre de l'auteur sur ce blog :

La littérature à l'estomac

Le roi pêcheur