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Denoël, coll. Lunes d'Encre

Genre : science-fiction

Infos : 2015 – V. O. : The Adjacent – Trad. : Jacques Collin – 552 p. – 24€90 – ISBN : 978-2-207-11813-9

 

 

RESUME :

En Anatolie, l’infirmière Melanie Tarent a été victime d’un attentat singulier : totalement annihilée, elle n’a laissé au sol, comme seul vestige de son existence, qu’un impossible cratère noir et triangulaire.

De retour en République Islamique de Grande-Bretagne, son mari, le photographe free-lance Tibor Tarent, apprend qu’un attentat a eu lieu le 10 mai à Londres, qu’il a fait cent mille morts, peut-être le double. Là aussi, la vaste zone touchée était inscrite dans un triangle parfait.
Alors qu’il est emmené dans une base secrète afin d’être interrogé sur ce qu’il a observé en Anatolie (globalement rien, en dehors de l’étrange point d’impact), Tibor entend parler pour la première fois du phénomène d’adjacence. Mais à bien y réfléchir, est-ce vraiment la première fois?

 

Incroyable histoire d’amour à travers des époques et des espaces adjacents, synthèse des thématiques habituelles de l’auteur, L’Adjacent est le roman le plus ambitieux de Christopher Priest depuis La Séparation, un tour de force qui nous transporte de la Grande Guerre jusqu’à un futur éprouvant où des catastrophes naturelles incessantes s’ajoutent à d’innombrables tensions religieuses et ethniques.

 

 

MON AVIS :

Christopher Priest a pris l'habitude de jouer avec les frontières troubles entre réalité et rêve dans ses romans et son lecteur sait qu'arrivera un moment où ce qu'il croyait vrai ne le sera plus vraiment. L'Adjacent ne faillit pas à cette tradition en allant même au-delà de celle-ci. C'est qu'il se révèle en plus être une sorte de somme de la carrière littéraire de son auteur…

 

Anatolie, futur proche, une bombe explose, ne reste qu'un triangle noir parfait, un espace négatif duquel tout a disparu, y compris la femme de Tibor Tarent.

RIGB (République Islamique de Grande Bretagne d'après la 4ème de couverture), une explosion similaire a eu lieu, annihilant une partie de Londres. Tibor, rentré au pays, est interrogé sur cette étrange affaire en tant que témoin.

 

J'aurais pu continuer le résumé en parlant de la seconde guerre mondiale, d'une pilote amoureuse, d'H. G. Wells, de physique quantique et de l'Archipel du Rêve mais je préfère laisser la surprise à ceux qui souhaitent découvrir ce livre. Je dirai seulement qu'à travers les différentes parties qui le constituent, j'ai trouvé une allusion directe ou indirecte à tous les romans que j'ai lus de Priest (et certainement aussi aux autres). En effet, se croisent ici H. G. Wells donc (La machine à explorer l'espace), un veuf (Les Extrêmes), un magicien (Le Prestige), une infirmière (Le monde inverti), un homme manipulant les images et qui, à un moment, deviendra en quelque sorte invisible aux autres (Le Don/Le Glamour), une seconde guerre mondiale étrange (La séparation), des habitants de l'Archipel du Rêve et leurs doubles (La Fontaine Pétrifiante, L'Archipel du Rêve & Les Insulaires), une zone inhabitable dans l'Angleterre (Une femme sans histoire) ainsi que les suites du « péril noir » de Notre île sombre ou la domination musulmane – ici en Grande-Bretagne, là aux USA – de Futur intérieur peut-être aussi (je n'ai pas lu ces deux livres, quelqu'un pourrait me confirmer la chose?). Et encore et toujours la réalité trompeuse, un monde double, autre, entre rêve et fantasme, qui reflète le nôtre et que l'on retrouve en filigrane partout dans l’œuvre de l'auteur.

 

Tout cela me fait considérer L'Adjacent comme un livre-somme, une sorte de « conclusion », de réunion de tous ces mondes que Priest a pu créer et qui, maintenant, me semblent n'en faire plus qu'un, à l'image de la petite Teresa Simons qui voyait son double à travers un miroir dans Les Extrêmes… C'est ce qui fait la beauté de ce récit mais c'est son plus gros point faible également. En effet, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'une personne n'ayant pas lu plusieurs œuvres de l'auteur pourra retirer de cette histoire très lente à démarrer et qui joue avec des codes posés dans d'autres romans, comme ce qui arrive aux avions volant au-dessus de l'Archipel du Rêve ou le lien qui unit cet endroit et « notre » monde. Je déconseillerai en tout cas fortement aux curieux voulant lire Priest de débuter par cette histoire-ci.

 

A cela, je devrais rajouter le fait qu'il m'a fallu longtemps, très longtemps avant de réussir à m'intéresser à L'Adjacent. Si le jeu des rappels m'a amusée, ce n'est qu'en découvrant Prachous (donc vers la page 378) que j'ai réellement commencé à apprécier ce roman. La mise en place des différents éléments précédant cette apothéose était pourtant nécessaire mais j'avoue avoir été assez indifférente à celle-ci. De ce fait, même si j'admire l'ambition de ce livre et que j'ai fini par être impressionnée par celui-ci, je n'arrive pas à le trouver tout à fait réussi ni abouti, à plus forte raison que Priest n'ose pas aller au bout de son propos et préfère jouer avec la dualité des mondes qu'il a créés plutôt que d'approfondir la question de l'adjacence qui m'a laissée sur ma faim…

 

Pourtant, il y a quelque chose de fascinant et de marquant dans ce livre, notamment (peut-être surtout?) le fait qu'il joue aux clins d’œil, non seulement avec l’œuvre de son auteur mais aussi avec celle de la personne à laquelle il dédicace son livre, Nina Allan, sa compagne. En effet, j'ai trouvé plus de liens (structurels et thématiques) entre L'Adjacent et un Complications ou un Stardust qu'avec ce que Priest a pu écrire auparavant. Ce qui pose la question très intéressante trouvé-je de l'influence mutuelle de conjoints écrivains, tels des Paul Auster et Siri Hustvedt…

 

Tout cela fait de L'Adjacent un roman parfois ennuyant et parfois fascinant, parfois anodin et parfois absolument remarquable, parfois déroutant et parfois familier. C'est un livre aussi atypique que logique dans le parcours de son auteur et si ce dernier n'était pas trop jeune pour cela, j'en parlerais presque comme étant son testament littéraire. A réserver aux connaisseurs de Priest en tout cas, connaisseurs qui y trouveront des réponses à des questions posées par d'autres récits de cet écrivain, ce pour leur plus grand plaisir. Pour ma part, je vais commencer à croire que tout a débuté et tout se terminera dans un miroir, comme celui du début des Extrêmes

 

Autres livres de l'auteur sur ce blog :

L'Archipel du Rêve

La fontaine pétrifiante

Le Glamour

Les Extrêmes

Les Insulaires

 

 

Denoël, coll. Lunes d'Encre / Gallimard, coll. Folio SF

Genre : science-fiction

Infos : 2015 (1998) – V. O. : The Extremes – Trad. : Thomas Bauduret – 488 p. – 9 € – ISBN : 978-2-07-046429-6

 

 

RESUME :

Teresa Simons, jeune enquêtrice du FBI, a suivi la formation aux sessions ExEx — aussi appelées les « extrêmes » — , ces mondes virtuels violents et ultraréalistes reconstituant à la perfection des situations de crise ayant réellement existé afin de former les nouveaux agents.

Mais depuis qu'Andy, son mari, est mort dans une intervention qui a mal tourné, Teresa ne parvient plus à s'extraire de la virtualité et s'enfonce peu à peu dans ses souvenirs. Elle décide de se rendre à Bulverton, dans le sud de l'Angleterre, où le jour de la mort de son mari eut lieu un terrible massacre. C'est là, au sein d'une petite communauté traumatisée, que Teresa va découvrir ce qu'impliquent réellement les « extrêmes »…

 

 

MON AVIS :

Comment exorciser un événement qui nous a marqué quand on est un auteur ? En l'intégrant à un livre. C'est ce que nous apprend la postface des Extrêmes, écrite par Christopher Priest lui-même. Et, une fois n'est pas coutume, j'aurais voulu l'avoir en préface, cette explication sur les origines du roman. Car elle permet de lire celui-ci autrement, de comprendre pourquoi Priest semble délaisser son jeu de faux-semblants habituel pour nous plonger dans un récit revêtant les apparences de ses autres écrits mais s'aventurant dans un tout autre terrain, celui de la douleur, de la perte et du deuil.

 

Teresa Simons est veuve. C'est la seule manière de parler de cette femme qui vit depuis quelque temps uniquement dans la douleur de la perte de son mari dans une mission. Elle ne sait comment gérer cette mort, prend un congé de son travail au FBI et part en Angleterre, dans une ville elle aussi en deuil, afin de comprendre l'incompréhensible.

 

Cependant, dans le monde de Teresa, un élément rend les choses à la fois plus faciles et plus difficiles : les sessions ExEx, réalités virtuelles plongeant intégralement les personnes dans le corps de « protagonistes » d'un événement, ce qui leur permet de l'étudier sous tous ses angles et de le expérimenter intensément, différemment. Revivre les choses peut permettre de les comprendre. Mais ça finit aussi par empêcher les gens de les laisser derrière eux.

 

Tout commence comme un roman de Christopher Priest habituel, par une dualité étrange et une expérience flirtant avec la folie, la magie, l'inconnu. Cependant, l'auteur veut aller ailleurs. Il réutilise les codes qui sont devenus ceux de ses univers mais se cache derrière eux pour creuser une autre piste. Le problème étant que le lecteur éventuellement habitué à son écriture attend quelque chose qui ne viendra jamais, ce qui pourra peut-être le frustrer.

 

Ce qui serait dommage car, pour une fois, l'intérêt du roman de Priest n'est pas dans son questionnement de la réalité vécue par son personnage mais bien dans l'étude de l'impact de la perte sur les différents protagonistes. Comme l'explique l'auteur, Les Extrêmes évoque surtout un massacre incompréhensible et le besoin que ressentent ceux qui l'ont vécu de près ou de loin de l'appréhender. C'est une possibilité qu'offrent les sessions d'ExEx. Mais peut-on réellement comprendre ce qui peut pousser un homme à prendre une arme et à tuer tous ceux qui croiseront son chemin ?

 

Les Extrêmes est donc à la fois un récit typiquement priestien et une œuvre se démarquant de celles que j'avais lues précédemment de Christopher Priest. C'est un roman qui joue encore sur la dualité et le questionnement de la réalité mais qui s'intéresse à quelque chose de différent, de plus profond, de plus humain en nous.

 

Autres livres de l'auteur sur ce blog :

L'Archipel du Rêve

La fontaine pétrifiante

Le Glamour

Les Insulaires